Cameroun/ Sa Majesté Georges Bissam Ndoum : « Tout baka donne les soins. C’est notre première école ».

Félix Epée
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Le Roi des pygmées baka, était de passage à Douala le 26 septembre 2025   avec sa délégation sur invitation de l’Institut Français du Cameroun dans de l’exposition « Tiers Espace ». L’homme de la forêt s’est entretenu avec citadins et hommes modernes que nous sommes. Au cours de ces échanges, plusieurs pans de la civilisation baka ont été abordés. Des enjeux contemporains de la transmission des savoirs traditionnels, en passant par  la pratique de la médecine naturelle  et au progrès initiatique. D’autres sujets ont été également examinés tels que les violences et les discriminations dont ce peuple subit de la part des bantoues et d’autres communautés voisines.

Comment définit-on les baka ?

Les baka sont un peuple de chasseurs-cueilleurs traditionnels  qui vivent en harmonie avec la forêt. C’est un peuple semi-nomade qu’on retrouve dans plusieurs pays en Afrique (Cameroun, Centrafrique, Gabon, Congo). Ils sont prêts de la nature  et la tradition. Et l’homme baka entend par tradition, le respect de la nature. En effet, même dans nos pensées, nous préservons la nature. Quand nous célébrons un anniversaire, nous plantons un arbre. Dans tout ce que nous faisons, nous donnons d’abord la force à notre biotope.

Et comment les baka vivent-ils de la cueillette et de la pêche ?

Nous vivons par saison. C’est pour cela que la saison des pluies est une saison d’abondance chez nous. C’est pendant ce temps que nous avons beaucoup de fruits. Et nous le faisons par cession. D’habitude, ce sont les femmes qui vont à la cueillette mais elles sont accompagnées des hommes qui ont plutôt le devoir d’aller chasser. Et les cueillettes chez les baka se font en chanson. Nous ne faisons rien sans chanter. Que ce soit pour la cueillette ou la pêche. Nous glorifions d’abord nos ancêtres. Rien ne peut commencer sans chanson. La chanson réveille les esprits de la profondeur. Ceux de la forêt comme ceux des eaux. Même quand une femme veut accoucher, on chante. La forêt est pour nous un grenier. Ce qui ressort de la forêt est aussi bien alléchant que ce qui vient de la culture moderne.

C’est quoi le jengui chez les baka ? Y-a-t-il une similitude avec les jengou chez les sawa ?

Le jengui  est un prophète. C’est un maître de la sagesse baka. Il est également un protecteur. C’est par ailleurs le centre de notre communication. Chaque année nous communiquons avec d’autres communautés baka qui sont dans d’autres pays. C’est grâce au Jengui. Il nous amène à être soudés. C’est pourquoi, sans vantardise, nous exigeons que la langue baka soit enseignée dans toutes les écoles qui nous sont destinées. C’est ainsi que chaque année le Jengui passe dans les salles de classe. Une manière de dire qu’il adhère. Nous connaissons aussi le Jengou des sawa. On l’appelle notre mère. C’est lui que nous honorons lors de nos parties de pêche. Il ballait l’eau des impuretés avant toute pêche et nous envoie des poissons en abondance.

Qu’est-ce que la langue étrangère vous apporte et qu’est-ce qu’elle détruit en vous ?

La langue étrangère est étrangère. La langue maternelle est un code spirituel. Chaque peuple doit apprendre à parler sa langue parce que c’est grâce à cette langue qu’on le reconnaît. On reconnait son état spirituel. Sans notre langue maternelle, nous aurons du mal à nous faire comprendre par nos ancêtres. Beaucoup de personnes ne savent pas qu’elles peuvent communiquer avec leurs parents, leurs grands-parents ou leurs arrières grands parents décédés et avoir d’eux des messages importants. Nous les baka, nous le faisons. C’est pourquoi nous gardons notre langue comme notre première arme.

Qu’elle est la relation du baka et son prochain ?

La vie de l’homme baka est centrée sur la famille. Il respecte le droit d’ainesse. Il respecte son chef, sa société et sa tradition. Les femmes chez les baka ont une place centrale. Elles sont les maçons de la communauté. Elles construisent les maisons pendant que les hommes vont chasser. La femme est considérée comme Dieu. Dans la mythologie traditionnelle du Jengui, la femme est incarnée par Dieu. Elle a les mêmes vertus que Dieu. Dieu procrée, la femme procrée. Dieu veuille, la femme veuille. Dieu nourrit, la femme nourrit. Dieu prend soins, la femme aussi.

Nous voyons qu’il y a une grande présence  des animaux à travers les peaux et d’autres objets dans votre habillement. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Les baka, honorent les animaux qu’ils tuent afin qu’ils soient vivants à jamais. Nous portons leurs peaux. Nous gardons leurs os auprès de nous. C’est pourquoi chez nous, nous ne dotons pas la femme avec de l’argent mais le plus gros animal. La plus belle femme chez nous est dotée  avec un beau lièvre.

Vous parlez assez bien français. Cela veut dire que l’école et l’éducation ont pénétré la forêt. Quelle est la place fondamentale de l’école chez les baka. Qu’est-ce que cela vous apporte ? Qu’est-ce que vous comptez préserver tout en ayant l’ouverture vers l’autre ?

Nous avons vu que pour mieux grandir, il faut être avec l’autre. Il faut connaître ce que l’autre connaît. Pour échanger, il faut connaître la culture de son frère à partir du moment où nous vivons ensemble. Et pour s’ouvrir au monde, il faut aller à l’école des autres. Malheureusement pour moi, je n’ai pas eu la chance de fréquenter une école comme les autres. Donc, je n’ai pas appris à parler le français sur les bancs d’école mais plutôt spirituellement. Je suis entrée en transe, j’ai développé le français en esprit et je me suis mis à le parler. C’est notre particularité spirituelle. L’école est primordiale aujourd’hui pour les baka. Elle leur permet d’embrasser la modernité tout en développant leur esprit  mais elle ne nous change en rien parce que nous restons nous-mêmes. Respectueux aussi bien de notre tradition que de notre nature.

Dans l’imagerie populaire, on soupçonne le baka de détenir les forces surnaturelles avec une possibilité de parler aux arbres et aux animaux. Est-ce une réalité ?

Oui. Premièrement, nous libérons la création. Le Jengui nous dit que tout ce que Dieu a créé est vivant. Il a une âme et une vie. C’est pour cela que nous devons communiquer avec toute chose. Nous devons d’abord communiquer avec Koumba, notre Dieu suprême pour qu’il nous donne la sagesse à travers Jengui. Voilà pourquoi nous pouvons communiquer avec les arbres, les pierres, l’eau,… Tout ce que Dieu a créé. Tout baka est spirituel. Nous apprenons la translation à la base. Et nous faisons des voyages astraux.

Parlons un peu de cette modernisation violente dont vous êtes l’objet ?

L’homme baka est un homme de paix qui n’aime pas la guerre. La preuve les baka sont un peuple qui subit plus de violence de la part de l’homme moderne à travers la destruction de son milieu de vie mais il ne lui oppose pas de résistance. Il s’en éloigne plutôt. Il fait tout pour tout pour qu’il y ait le dialogue. Nos armes nous servent à chasser et non à faire la guerre. Les arbres sont coupés dans notre espace de vie sans qu’on ne nous demande notre avis. Et sans  être replantés. Nous sommes les premiers habitants de nos pays mais nous sommes le peuple le plus marginalisé. Très souvent nous sommes employés dans les champs de nos frères bantous sans être rémunérés. Si nous le sommes, c’est parfois en monnaie de singe. D’autres ont choisi de nous payer avec les whiskys en sachet. Ce qui a eu à un moment une incidence sur notre espérance de vie. Malheureusement, ils n’ont pas été épargnés eux-mêmes par les ravages de ces produits.  Cette attitude malicieuse a permis aux baka, malgré leur bon cœur, prompts à aider, d’être méfiants. On ne peut qu’implorer les routes qui doivent arriver chez nous pour qu’on ait aussi accès au développement comme les autres mais pas en détruisant notre biotope ou en nous dégageant de notre milieu de vie.

On trouve aussi en vous des dons de guérison et de la maîtrise des traitements des maladies à partir des plantes médicinales…

Effectivement, tout baka donne les soins. C’est notre première école. L’initiation à la connaissance des plantes et de leurs vertus. Leur capacité à guérir telle ou autre maladie. C’est notre moyen de survie. Vu que nous tombons aussi malade.  La maîtrise des plantes et de la nature chez nous est primordiale. Nous ne connaissons ni la césarienne, ni les maladies bizarres comme le sida chez nous. Nous soignons par exemple le cancer des seins sans que vous n’ayez besoin de passer par la chimiothérapie que nous exige la médecine moderne.  Nous essayons de partager ce savoir ancestral avec d’autres communautés tout en leur donnant les soins nécessaires lorsqu’elles en manifestent le besoin. La preuve, nous sommes entrain de mettre sur pied un jardin botanique du côté de Japoma ici à Douala sur la demande du chef supérieur de ce village où on retrouvera toutes les espèces de plantes médicinales qui existent dans nos forêts. Nous avons une école de plus de 3000 élèves aujourd’hui dans laquelle nous enseignons aux apprenants l’importance de la sorcellerie.

Propos recueillis par Félix Epée suite à un entretien conduit par Michèle Esso avec la participation du public.

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