Cameroun/Bazou : Le Sous-Préfet au cœur d’une crise socio-anthropologique.

Félix Epée
88 Views
12 Min en Lecture

Ntso Bilegue Pierre Thierry, vexé pour non respect de l’ordre protocolaire et de n’avoir pas reçu les honneurs au même titre que le roi, menace de quitter les lieux et de boycotter la cérémonie d’installation du Chef de 3e degré du village Ntuentse qu’ il est pourtant appelé à présider . Scandale !

C’est un incident sans précédent que les populations de Bazou ont vécu le 14 mars 2026. Venu présider l’installation d’un chef traditionnel du 3ème degré dans sa localité, le sous-préfet,  Ntso Bilegue Pierre Thierry, pas content de l’accueil chaleureux réservé au chef Bazou par la population alors qu’il (lui, le chef de terre, premier dans l’ordre protocolaire) est déjà assis, réprimande cette dernière de s’être levée et menace de quitter les lieux si celle ci ne se réasseyait pas. Cette scène inédite dans ce village-ville a créé un tôlé des populations. Elle a ainsi étalé au grand jour, le conflit d’autorité existant depuis toujours entre les tenants de l’autorité traditionnelle et  ceux de l’administration.

 Les Chefferies traditionnelles sont des modes d’organisation socio-politique antérieurs à la période coloniale. Bien que l’administration coloniale ait entrepris de réformer les pouvoirs traditionnels vis-à-vis desquels elle était méfiante, ces entités politiques, surtout celles de type ‘centralisé,’ ont été maintenues dans leur forme initiale en considérant leur influence sur les populations. En revanche, dans les sociétés de type ‘acéphale,’ les colons ont créé et imposé des chefs de village et de canton.

Légitimité historique et culturelle

Néanmoins, l’administration coloniale affirme que ‘la collaboration des chefs s’impose à nous comme un devoir et une nécessité (…). Le commandement indigène doit être le plus solide point d’appui du levier avec lequel nous nous proposons d’élever la masse.’ Ecrit Remark Jean dans ‘La chefferie traditionnelle face à la colonisation française : le cas de la Côte d’Ivoire.’ Socio-anthropologiquement, les pouvoirs traditionnels au niveau socio-culturel, constituent des piliers de l’unité communautaire, de l’identité culturelle et de l’équilibre social au sein des diverses communautés d’une société.

Les chefferies, même réformées par la colonisation, continuent d’exister et fonctionner sur la base socio-anthropologique-cultuelle originelle (primitive). Elles sont symboliques d’une réalité sociale et culturelle communément partagée et profondément enracinée dans les mémoires collectives. ‘Cette légitimité historique et culturelle est à la base de la confiance et de l’autorité dont jouissent dans nombre des cas les Rois/chefs traditionnels.’ Ce petit lien invisible entre un Roi et son peuple, l’Administrateur Civil, Ntso Bilegue Pierre Thierry, Sous-Préfet de Bazou, l’ignore.

Docteur-au-biberon

Ce bébé-docteur-encore-au-biberon (diplôme obtenu le 19 avril 2025 à Dschang) n’est peut-être pas intellectuellement fait pour la fonction. Sa thèse portant sur ‘La mobilité des agents publics dans la fonction publique camerounaise’ ne lui permet pas de lire en dehors de la boîte. Bateau, non déblayé, il semble ne pas apprivoiser  la relation endocolonat-chefferie traditionnelle. En plus, si l’étude socio-anthropologique des relations entre un monarque et ses sujets ne figure pas dans les modules de l’ENAM, l’embrouillamini causé le 14 mars 2026 par le Sous-Préfet lors de la cérémonie d’installation du Chef de 3e degré du village Ntuentse, indique qu’il ne lit ni n’effectue des recherches à titre personnel.

Si non, il aurait compris que la spontanéité avec laquelle la population, les autorités administratives, politiques, et coutumières, se sont tous mis debout pour ovationner et accueillir leur Roi, n’est pas un acte de défiance. Mais un devoir naturel ancré dans la ‘légitimité historique et culturelle’ qui lie tout peuple à son roi/chef traditionnel. Malheureusement, l’ignorance faisant le lit de la frustration, le Sous-Préfet qui est arrivé sur les lieux de la cérémonie comme n’importe quel quidam dans un marché aux puces, a senti son orgueil froissé. La suite, il a vomi sa rage. ‘Quand je suis arrivé, est-ce que ces populations se sont levées ? Si vous ne vous asseyez pas, moi je pars. Mais on est où là’ (Simplement parce qu’il n’avait pas reçu le même accueil enthousiaste) Ce type de langage n’est pas digne de celui d’un administrateur qui se soucie du respect que lui doivent ses administrés.

Déséquilibre émotionnel

Sur cet angle psychologique, cet incident permet de revenir sur des faits antérieurement observés dans l’attitude du Sous-Préfet. Ce dernier, à 44 ans révolu, aurait soumis son autorité à Bacchus. Pire, bien que marié, il vivrait sans femme. Ce qui constitue un handicap dans son équilibre émotionnel.

Pour éviter un tel désastre comportemental à son prédécesseur (Patrick Kani Emtsoe, 35 ans en 2020), le Préfet du Département du NDE, François Etapa, à la fois paternel et administratif, lui avait dit lors de son installation le 25 juin 2020, ‘Monsieur le Sous-préfet, l’arrondissement de Bazou a besoin d’une première dame. Au plus tard, le 31 décembre 2020, j’attends mon carton d’invitation parce que, c’est moi qui parrainerais votre mariage.’ Sommation(?) teinte d’humour qui suscita de grands rires suivis d’ovations dans le public. Ce qui fut fait les 28-29 novembre 2020 à Bertoua (mariages traditionnel, civil et religieux). Lire aussi: https://mibiamaafrica.com/cameroun-departement-du-nde-bazou-malade-de-ses-elites/

Derrière les propos du Préfet Etapa, se cachait un enseignement selon lequel, être ‘Célibataire’ est en déphasage avec certaines fonctions. Cela est valable pour les autorités consommant leur mariage à distance. Puisqu’ils subissent les défis de l’affaiblissement des liens affectifs, les difficultés de communication, avec leurs conséquences sur la santé mentale.

Question protocolaire

Alors s’accrocher à la thèse de la désarticulation du protocole pour justifier le spectacle désolant que s’est offert le Sous-Préfet, revient à somnoler dans une paresse explicative. Sur le programme signé par ce dernier, le Roi Bazou arrivait à 9h30 et devrait l’attendre jusqu’à 14h30. Sois environ 5h (jamais vu dans le monde entre deux arrivées). Pendant cet intervalle, le Sous-Préfet traînait son ombre aux obsèques de la petite-sœur de l’ex-ministre de l’Urbanisme. Une inconnue sur le plan administratif, traditionnel ou coutumier. A 14h, il continuait à privilégier l’officieux à l’officiel.

L’argumentation structurée autour de la question du protocole pour sauver Ntso Bilegue des eaux est nulle. Le Chef Supérieur Bamaha (les vidéos l’attestant) avait été accueilli à son arrivée en chant et aux pas de danse des femmes à sa gloire. Pourtant, le Sous-Préfet était déjà assis et muet comme une carpe. Pour ses défenseurs, au lieu d’insister sur des détails insignifiants, la petite bête doit être cherchée ailleurs.

Partenaire de crime

Certains pensaient que Djeuhon Frederic, le maire de Bazou était seul le problème de cette commune. Maintenant, il a un partenaire de crime.

Ces administrateurs de l’échelle inferieure du commandement ne jouent un rôle social qu’en temps de paix. Quand cette dernière est rompue, le rôle de garant de la cohésion sociale est mis en avant par le pouvoir traditionnel. Le philosophe burkinabè Savadogo Mahamadé écrit. ‘Depuis longtemps, les acteurs politiques en période de crise font appel aux autorités religieuses et coutumières pour résoudre le problème. Ils s’appuient sur leur influence pour asseoir et légitimer leur pouvoir.’

Conciliateurs dans les conflits locaux

Sur ces faits, les chefs traditionnels et rois y compris le Roi Bazou et tous les chefs traditionnels du Cameroun doivent (et non devraient) être respectés par les autorités administratives qui n’ont qu’une vie saisonnière et non pérenne dans les circonscriptions traditionnelles. Mieux, si l’efficacité et l’impact de l’action des pouvoirs traditionnels est mesurable dans les localités qu’ils gouvernent, leur implication dans des questions nationales n’est pas négligeable. Le cas de la Côte d’Ivoire est assez explicite.

Les chefs traditionnels ivoiriens ont été les conciliateurs discrets mais efficaces dans les conflits opposant les Dioula aux Abbey à Agboville, les Akyé aux Andô à Denkira, les Abron aux Kroumen dans le sud-ouest. Lorsque la crise militaro-politique de 2002 a éclaté, une prompte intervention du roi Boa Kouassi III d’Abengourou a permis de maintenir la cohésion sociale dans des régions de l’Est (Abengourou) marquées par une diversité communautaire. La ‘Chambre nationale des Rois et Chefs traditionnels’ de la Côte d’Ivoire dans une médiation silencieuse avait réussi en 2000 à faire venir au ‘Forum de réconciliation nationale’ organisé par le président Gbagbo, Henri Konan Bédié rentré d’exil, Robert Guéï et Alassane Ouattara. Au second tour de la présidentielle 2010, Bédié avait mobilisé près de 2.500 chefs baoulé à Yamoussoukro pour passer la consigne de vote en faveur de Ouattara. De son côté, le président Gbagbo sollicita la Reine de Sakassou, Souveraine du Royaume baoulé, pour avoir le ‘vote baoulé.’

Ces éléments enseignent que la fonction de Roi et de chef n’est pas qu’honorifique. Les pouvoirs traditionnels sont actifs sur la scène politique nationale. Les élites administratives conscientes le savent. Pas comme les Djeuhon, Ntso, et leurs semblables qui, s’ils ne s’extradent pas dans les villes et polluent les réseaux sociaux, ils s’auto-séquestrent dans leurs bureaux, sans descentes régulières pour discuter de leur mission et besoins dans les localités rurales. Puis prennent la fuite quand un conflit sérieux éclate.

Tenez vos chiens

Bien plus que des gestionnaires des us et coutumes, les autorités traditionnelles sont incontournables dans le règlement des conflits, et la mise en œuvre des politiques publiques. Hélas ! les administrateurs civils sont devenus de véritables épines dans le pied de la cohésion sociale au Cameroun. Ils s’évertuent à briser le lien ‘pouvoir-chefferie traditionnelle.’ Mais attention ! Un adage moaaga dit, ‘wende pa ninguidi nam gnand’ye’ (expression mooré du Burkina Faso) traduction : ‘Dieu ne permet pas que la chefferie soit humiliée.’ Le Sous-Préfet de Bazou et les autres sont avertis.

Dans cette perspective, si le ministre de l’Administration Territoriale ne tient pas ses chiens en laisse, ils seront mangés par des chèvres.

Feumba Samen

Partager Cet Article
Aucun commentaire