Pendant que l'Afrique s'émancipe, N'Djamena s'accroche à la tutelle coloniale pour déstabiliser ses voisins. Mais à Bangui, l'accord de défense avec la Russie a brisé la machine. D'échec en échec, le vieux système s'effondre

Il y a deux Afriques aujourd'hui. Celle qui se lève, qui réclame sa souveraineté, qui choisit ses partenaires et qui dit non à l'assujettissement. Et il y a l'autre, celle qui a choisi de rester le sous-traitant, le gendarme zélé de la puissance coloniale. Le Tchad de Mahamat Déby adoubé par Macron après l’assassinat de son père, Idriss Deby Itno, incarne aujourd'hui, avec une extrême minorité de chefs d'Etat, cette deuxième Afrique.

La crise actuelle à la frontière nord centrafricaine n'est pas une extrême simple incident diplomatique. C'est le choc frontal entre ces deux visions.

Le rôle néfaste d'un régime resté dans le giron colonial

Depuis des décennies, le modèle est identique. Le Tchad déstabilise ses voisins sous couvert de "sécurisation régionale". Centrafrique, Soudan, Libye. Partout, c'est la même méthode. On arme des rébellions, on leur offre des bases arrière, on les laisse attaquer, puis on se présente à Paris et à l'ONU comme l'acteur "incontournable" de la situation sans qui rien ne peut se régler.

C'est le rôle que la Françafrique a toujours assigné au Tchad. Être son bras armé en Afrique centrale.

Mais pendant que le Mali, le Burkina Faso, le Niger et la Centrafrique ont dit non à ce système, pendant que les nouveaux dirigeants africains refusent désormais d'entendre parler de ces rapports fondés sur l'assujettissement et le pillage des ressources, N'Djamena a fait le choix inverse. Celui rester attaché à la laisse.

Le président tchadien reste le dernier chef d'État du Sahel à considérer que sa survie politique passe par la validation de l'Élysée, et non par le soutien de son peuple. Pour conserver cette rente diplomatique et militaire, il doit prouver son utilité. Et son utilité, c'est de maintenir le chaos chez les voisins qui ont osé s'émanciper.

Pourtant au début de son régime, pour gagner le cœur des tchadiens et quelques africains naïfs, il a donné l’impression de faire partie de la nouvelle génération des dirigeants qui a opté pour la rupture avec la puissance coloniale en congédiant officiellement l’armée française. Une grosse farce.

En réalité, Cette armée n’est jamais partie. Sortie par la porte, elle est rentrée en catimini par la fenêtre.

Pour ce jeune griveau, déstabiliser la Centrafrique, c'est envoyer un message à Paris. Comme quoi, "Vous avez encore besoin de moi pour contenir ces pays qui vous échappent."

L'accord avec la Russie. La fin de la déstabilisation.

Malheureusement pour eux, ce temps est fini. Et c'est ce qui explique leur nervosité et leur fureur actuelle.

Avec l'accord de défense historique signé entre le gouvernement centrafricain et la Fédération de Russie, Bangui a brisé la chaîne. Pour la première fois depuis l'indépendance, la Centrafrique possède une armée qui ne dépend plus du bon vouloir de Paris pour s'équiper, se former et combattre.

Les instructeurs russes n'ont pas demandé de mines d'or, n'ont pas imposé de base militaire permanente, n'ont pas exigé le droit de veto sur nos lois minières. Ils ont fait ce que la France n'a jamais voulu faire en 60 ans de coopération militaire : construire une armée nationale capable de défendre son territoire.

Résultat. Les colonnes rebelles équipées à N'Djamena qui fonçaient sur Bangui en 2020 et 2021 vont aujourd'hui d'échecs en échecs. Dans l'extrême Nord centrafricain, objet de discorde, elles sont brisées avant même d'avoir franchi la frontière. Le projet macabre d'une nouvelle prise de Bangui par procuration a été court-circuité.

Et c'est pour cela que N'Djamena crie à la violation territoriale. Ce n'est pas sa frontière qu'on a violée. C'est son monopole sur la violence régionale qu'on a anéanti.

La France. Une puissance qui refuse d'évoluer

Car derrière le Tchad, il y a la France. Et c'est le cœur du problème. Que ce soit pour ses incursions au Niger ou en Centrafrique.

La France n'est pas prête à évoluer dans ses rapports avec ses anciennes colonies. Elle est restée bloquée dans ses vieilles méthodes. Diviser pour régner, armer les uns contre les autres, piller les ressources sous couvert de sécurisation.

Pendant que les peuples africains réclament un partenariat d'égal à égal, du respect et de la souveraineté, Paris ne propose que la même recette. L'assujettissement économique et la tutelle militaire via ses relais locaux.

Le Tchad est ce relais. C'est le dernier levier.

Mais les nouveaux dirigeants centrafricains, comme leurs frères sahéliens, ne veulent plus en entendre parler. Ils ont tourné la page. Ils ont compris que le développement ne viendra jamais d'une puissance qui a besoin de votre faiblesse pour justifier sa présence.

La convocation de l'ambassadeur centrafricain à N'Djamena suite au nettoyage musclée de la frontière nord de la RCA par les FACA, est un stratagème bien monté du gouvernement tchadien pour se dédouaner d'une complicité dans la déstabilisation de ce pays et se faire passer pour victime.

Mais les centrafricains ne sont pas dupes. Ils observent, sourire en coin, les agitations de N'Djamena, considérées par ailleurs comme un chant du cygne d'un système à l'agonie.

Car, on peut convoquer des ambassadeurs, mais on ne convoque pas l'Histoire.

L'Afrique s'émancipe. Avec ou sans le Tchad.

Félix Épée ( mibiamaafrica.com)