Créées pour récompenser leurs talents, ces distinctions, au-delà du satisfécit qu’elles apportent à leurs bénéficiaires, posent, pour la plupart, un problème de crédibilité par rapport à leur contenu et leur image.
Canal2 d’Or, Balafon Music Awards, Mützig Star, Best Talent Cameroon, Mtn Zik Awards, Orange Music Talents… Ils sont nombreux, les prix décernés aux artistes chaque année ou tous les deux selon le calendrier des différents organisateurs, pour célébrer leur talent et celui des acteurs de l’industrie musicale.
Leur but au Cameroun comme partout ailleurs est d’honorer leurs réalisations et leurs contributions exceptionnelles dans leur art. Les encourager en même temps à continuer à se développer et à produire des œuvres de meilleure qualité.

Variant selon les organisateurs, ces récompenses constituées très souvent de chèques et présents, servent à magnifier l’excellence en rendant publiques les réussites et offrant une reconnaissance. Question de stimuler l’innovation et la persévérance. Par ailleurs, inciter d’autres artistes musiciens encore dans l’ombre, comme les récipiendaires, à viser plus grand.
Silence radio
Seulement, les choses ne sont pas aussi toujours belles comme on les présente. En effet, après la cérémonie haute en couleurs de remise de ces distinctions, c’est le black-out et silence radio. On a droit très souvent à une ou deux rediffusions de cette soirée dans les chaînes des télés productrices de ces évènements. Et plus rien. Tout passe aux oubliettes. Une seule exception. Mützig Star. Cérémonie suite à laquelle le gagnant bénéficie au moins de la production et la promotion d’un album entièrement financé par Boissons du Cameroun, l’entreprise promotrice de l’évènement. Aussi de Découvertes Rfi, dont les lauréats profitent d’une tournée africaine et européenne offerte par le promoteur Radio France Internationale pour la vulgarisation de leur art. Ainsi que des stages et des résidences pour leur perfectionnement.
Pour d’autres lauréats des distinctions de même nature, tout s’arrête là. Aucun suivi des artistes. Encore moins un accompagnement professionnel susceptible de booster leur carrière sur les antennes et les sites web des télévisions promotrices. Zéro soutien financier. Même les récompenses qui sont effectives, sont tellement dérisoires qu’elles ne sont même pas de même à acheter une simple tenue pour la prestation à une soirée de l’artiste. D’où un désintérêt d’une grande partie d’acteurs pour ces récompenses. En majorité ceux de la diaspora qui trouvent souvent le montant des prix reçus assez insignifiant. Raison pour laquelle, ils brillent par leur absence et se font plus représenter par des tiers à ces cérémonies.
Absence de moyens financiers
Cette désaffection observée est due, selon Théodore Kaesse, critique d’art, au non-respect des engagements pris et règlements par les organisateurs de ces évènements. « Les artistes ne reçoivent pas dans la majorité des cas ce qui leur est promis. En plus, il n’y a pas une constance en matière de récompense. Combien de temps faut-il souvent aux artistes pour entrer en possession de leurs prix ? C’est parfois une nébuleuse », souligne notre interlocuteur.

En effet, la plupart des organisateurs n’ont pas une surface financière capable de leur permettre de supporter ce qu’ils ont promis aux artistes. Eux-mêmes comptant très souvent sur des mécènes.
L’autre raison serait le choix des nominées à ces distinctions, jugés fantaisistes par de nombreux observateurs. Des choix faits par les membres de jury parfois peu outillés qui relèvent d’une orthodoxie particulière dont seuls sont capables de comprendre leurs initiateurs.
Il y a aussi l’influence négative des producteurs de disques ou des industries musicales qui parviennent par les moyens peu orthodoxes d’obtenir du jury les bons classements de leurs artistes. Brisant ainsi l’éthique tout en faussant les règles de jeu appelé à distinguer les meilleurs.
Par ailleurs, le mécénat culturel qui était un des éléments moteur qui faisait vivre dans la durée ces cérémonies n’a plus de sens aujourd’hui. Non seulement, les donateurs se font de plus en plus rares mais les entreprises susceptibles d’accompagner les promoteurs de ces évènements, ont décidé elles-mêmes de devenir les organisateurs. Avec, pour la plupart des cas, les résultats approximatifs.
Les entreprises remplacent les entrepreneurs culturels
L’industrie musicale repose ainsi désormais sur les chaines de radio et télévision qui ont fait de ces cérémonies de distinctions, un moyen de faire connaître leur structure au grand public et l’inscrire dans sa mémoire à l’heure de la concurrence et la multiplication des chaînes. Des entreprises brassicoles et de téléphonie en lieu et place des professionnels avec des résultats plutôt approximatifs. On mise plus sur l’audimat, plutôt que sur le talent des artistes et à leur imagination. Détourné de l’objectif principal, ces cérémonies ont plutôt désormais pour but de satisfaire le public des consommateurs des produits des entreprises promotrices de ces évènements. On achète pour renflouer les caisses des promoteurs. Dieu seul sait combien de cérémonies du genre on compte de nos jours. Mais pour quelle qualité et audience?
« Un artiste authentique ne travaille pas pour plaire mais pour créer un univers inédit. Un monde imaginaire qui appartient à lui tout seul qu’il cherche à partager et qui, un jour fera rêver ses contemporains pour que la chance accepte lui sourire », suggère Théodore Kaesse.

D’après de nombreux mélomanes et spécialistes de l’art rythmique, la musique camerounaise ne produit plus des émotions qu’on attend d’elle. Tout est devenu artificiel. « On a l’impression que les artistes musiciens de l’ancienne époque ont plus transpiré en studios pour nous produire les meilleures œuvres que ceux de maintenant. Beaucoup de jeunes artistes aujourd’hui, se contentent des arrangements et programmations froides des ordinateurs et des homestudios », s’indigne Julien Pestre, guitariste français et ancien chef d’orchestre de Charlotte Dipanda.
C’ est pourquoi pour susciter plus d’engouement, ces distinctions ne devraient pas être un fourre-tout. Elles méritent d’être revues dans leur contenu si elles veulent maintenir leur audience et reconquérir un autre public. « Car, la crédibilité des artistes distingués dépend directement du sérieux de l’institution qui les organise », indique Luc Yakotcheu, ingénieur culturel et directeur du marché des musiques d’Afrique, Le Kolatier.
Susciter des investissements dans le secteur culturel
Selon cet expert, au-delà du cliché approximatif qu’on leur prête, les Awards en Afrique comme sous d’autres cieux, devraient être reconnus comme un indicateur de succès dans la filière artistique qu’ils défendent. Ils doivent susciter les investissements dans le secteur culturel à travers la valorisation des précieux travaux des artistes distingués.

Il faut cependant reconnaître que l’organisation des cérémonies d’Awards coûte cher. D’où une existence éphémère de la plupart de ces initiatives. Cas des Koras Awards et bien d’autres cérémonies de distinctions. A peine nées, ont disparu des radars.
Pour la réussite de ces évènements , il faut pouvoir trouver des bonnes personnes et réunir toute la logistique nécessaire faite d’une régie digne ce nom pour un bon rendu visuel et sonore. Ainsi que les moyens financiers pour les différentes récompenses qui devraient être attribuées aux artistes. Autant d’éléments que devrait tenir compte tout organisateur, précise Luc Yatchokeu, avant de se lancer. Même comme gagner un award pour un artiste ne signifie pas forcément gagner de l’argent mais plutôt gagner en aura et en visibilité afin d’attirer l’argent sur soi pour les prestations futures.
« Pour cela, les personnes ou les institutions intéressées par l’organisation des Awards devraient mener ensemble des réflexions pour mieux professionnaliser leur domaine d’activité et coordonner leurs actions de manière à proposer et communiquer un calendrier inchangeable. Qui deviendrait un rendez-vous important et courus. Cela donnerait plus de visibilité aux sponsors et annonceurs pour mieux soutenir ces cérémonies », conclut Luc Yacthokeu.
Félix Epée