Anicet Ekanè : Un cadavre encombrant.

Félix Epée
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Le leader du Mouvement pour la nouvelle indépendance et la démocratie (Manidem) est mort en détention le 1er décembre  2025. 40 jours après son arrestation dans la nuit du 24 octobre 2025, trois jours avant les émeutes marquantes le début de la crise postélectorale. Ce décès de trop, a suscité et continue à susciter de l’émoi sur toute l’étendue du territoire camerounais et au-delà. On peut s’en rendre compte par de nombreux témoignages enregistrés çà et là.

Certains estiment qu’il a été tué au regard des circonstances de son décès survenu par la volonté de ses geôliers qui lui ont interdit de suivre des soins appropriés alors que le sachant malade. D’autres estiment qu’il est mort de maladie puisque souffrant avant sa mise en détention.

Ces deux hypothèses s’affrontent depuis lors. Les uns incriminant les commanditaires de son arrestation d’être à l’origine de son décès. Les incriminés  cherchant à tout prix à se dédouaner et à mettre ce décès sous le registre d’une mort naturelle.

Dans cet élan de témoignages et de prises de position à l’endroit de ce grand combattant et défenseur des droits de l’homme et des libertés individuelles qu’était le Président Ekani Anicet, il y  en a qui font tout pour décrédibiliser l’homme en lui attribuant la casquette d’un suicidaire. D’après eux, Anicet se serait donné volontairement la mort en allant engager un combattant qui exige une grande épreuve de nerf et assez d’énergie alors qu’il se savait déjà affaibli et se connaissait gravement malade.

A ces accusations quelques peu grotesques, nous sommes aussi tentés de nous poser la question de savoir  pourquoi arrêter et déporter un si grand malade à plus de 300 kilomètres de chez lui, le coupant de ses médecins? Était-il si dangereux qu’on ne pouvait pas le mettre même en résidence surveillée chez lui et lui permettre d’avoir normalement  accès à ses soins ?

La politique, comme dit, en hommage à l’illustre disparu, le magistrat et ancien ministre,  Michel Ange Angoing, est un jeu et doit le rester. En Afrique, elle est très brutale, l’a toujours relevé l’ancien président sénégalais Abdoulaye Wade. Au point où la barbarie est mêlée presqu’à toutes les procédures bafouant sciemment le respect dû aux humains.

Aujourd’hui, on se trouve en train de porter sur notre conscience, de répondre et de se justifier du décès d’un homme qu’on aurait pu éviter. Qui, du moins ne l’aurait pas été entre nos mains.  Un cadavre devenu encombrant. A cause des erreurs politiques dues  à l’excès de zèle et  au manque de concertations avant toute prise de décision. Les déclarations du Mincom, Réné Emmanuel Sadi sont assez illustratives. « Il y a certaines décisions qui sont prises par des gens qui pensent que c’est le cas… pour l’intérêt du pays. Parfois ils ne consultent pas ceux qui peuvent avoir une position différente… »

Dans son ouvrage, « Mener les Hommes, Asseoir son autorité et sa légitimité », Daniel Hervouët, l’écrivain et ancien général des forces spéciales françaises  déclare : « Dans l’écosystème humain. Chacun est à la fois proie et prédateur. L’éducation et le droit ont fait reculer par endroits le seuil de la violence physique mais pour laisser, souvent, la place à des méthodes plus sophistiquées. Personne n’y échappe dès lors que ce qu’il fait représente un enjeu. Un pays sera agressé dans un but politique ou économique, un débit de boisson pour des raisons mafieuses, une entreprise dans le cadre de la concurrence, un directeur de filiale sous l’effet des jeux de pouvoir interne à l’entreprise… Toute personne exerçant des responsabilités se doit également de gérer les menaces qui pèsent sur elle : accusations, crocs-en-jambe, dérision, pièges… Plus on s’élève dans l’échelle du pouvoir et plus l’agressivité est aiguë. Lorsque les chefs théorisent la diabolisation de l’adversaire, ils enclenchent des phénomènes de masse qui avilissent les individus en les incitant à transgresser les interdits les plus sacrés. ».

Il est normal de s’affronter autour d’enjeux élevés, qu’ils soient politiques, économiques, culturels, diplomatiques ou militaires. Chacun y va légitimement de ses intérêts. Dès lors, il ne s’agit pas de faire de l’angélisme, mais de savoir à partir de quand ce qu’on fait subir à son adversaire devient dégradant non seulement pour lui, mais également pour soi-même. Même les militaires, réputés d’être insensibles,  ont  leur déontologie professionnelle, nourrie de valeurs développées au fil du temps, le droit de la guerre et les principes de respect des êtres humains propres aux démocraties. On comprend. Beaucoup diront que nous n’en  sommes pas une.

Mais le chef, précise Daniel Hervouët, fait tout ce qui est en son pouvoir pour donner du sens à la notion de confiance. Il délègue, il accorde un certain droit à l’erreur, il prend en compte l’opinion de ses collaborateurs, il les associe aux prises de décision, il les aide à se réaliser humainement et professionnellement. En retour, il est en droit d’en attendre la plus grande loyauté. La loyauté n’est pas la conformité ou la soumission, c’est le respect du contrat social et des règles de transparence instaurées au profit de tous au sein d’une structure.

Les sociétés humaines préfèrent, au bout du compte, se trouver valorisées à leurs propres yeux par les actions qu’elles mènent plutôt que de l’emporter à n’importe quel prix.

En effet, la tentation est parfois grande pour un homme politique, acteur, concepteur, décideur, dirigeant de se prendre pour un surhomme, surtout lorsqu’on est entouré de quelques courtisans qui le suggèrent. Le contexte médiatique ou social peut y précipiter également en assurant leur promotion provisoire, pour mieux en accélérer la chute le moment venu. Nous devons donc faire attention par rapport à nos décisions et nos zèles si on veut que la politique reste une affaire de gentlemen pour paraphraser l’ancien ministre Ange Michel Angoing. Le décès d’Anicet Ekanè comme celui de nombreux autres survenu avant dans les mêmes circonstances devrait nous interpeller, nous amener à réfléchir et à changer notre façon de faire pour éviter d’être demain nous-mêmes les victimes.

Félix Epée

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